La fille de la pluie

La fille de la pluie est sensible, fragile, comme les nuages qui la portent. Seule, isolée, triste… Elle pleure, pleure de toutes ses larmes, de toute sa pluie.

Elle coud, coud de toute son âme, toujours, toujours la même poupée, jusqu’à lui donner vie, la rendre humaine; non, non, pas humaine : les humains ne sont pas gentils, ils ne sont pas gentils; ils sont méchants, abominables, horribles… Elle coud, elle coud à la rendre gentille, amicale, inhumaine, puisque les humains sont si méchants; méchants à tuer…

A tuer, à tuer et ils tuent, tout, tout ce qui bouge, ce qui vit, ce qui parle; même la nuit, même la nuit ils la tuent, ils la tuent de leur lumière obscure. Elle trouble la nuit, elle cache les étoiles, se croit plus forte qu’elles… Et pourtant, pourtant, les Hommes sont faibles, si faibles, trop faibles pour tenir, voir leur œuvre en face.

La fille de la pluie les a connus, elle, comme tant d’autres, trop d’autres. Elle a connu les Hommes, les Hommes et leurs conneries. Elle les a connus, trop bien connu leur égoïsme, leur orgueil, leur Humanité Les humiliations, les moqueries… Combien de fois, sa poupée, sa poupée chérie s’est-elle retrouvée dans la boue, et ses parents, ses parents ne comprenant pas, ne comprenant rien lui disaient « la prochaine fois que tu seras sale comme ça, tu seras punie dans ta chambre. » Et ils la punissaient, de s’être faite humiliée, et ne faisaient rien, rien, rien d’autre que de l’enfermer, l’enfermer dans sa chambre, en lui enlevant ses jouets. Seule reste, le tissu, le tissu et l’aiguille, cachés sous le lit… Elle coud, elle coud les poupées, les poupées s’entassent, elles s’entassent. remplissant l’armoire, le matelas , la chambre, sa vie, son âme… Il pleut.

La fille de la pluie a grandi, elle a maintenant douze ans, douze ans de souffrance… Maintenant [maintenant] elle est au collège, et il pleut, il pleut en permanence : des torrents, des torrents de larmes, de larmes et de poupées… « Qu’elle est moche », « Regarde-moi cette poupée de gamine », « Crève ». Tant de preuves d’humanité!

Depuis quelques années, ses poupées multiples prennent place, de plus en plus, de plus en plus de place, sa chambre entière, sa vie, sa vie sociale, ce qui s’en rapproche le plus. Le monologue des longues soirées pluvieuses qu’elle raconte à ses poupées, dans cette pluie, cette pluie, cette pluie perpétuelle qui lui cache la nuit, la nuit et ses beautés.

Elle leur raconte dans un long récit de larmes ses journées de martyr ne mourant pas. Puis, quand elle a fini, elle réfléchit, pense, imagine, toutes les punitions, les tortures thématiques qu’elle pourrait exécuter sur ses bourreaux : dépeçage, mutilation, séquestration et tout un panel de massacres mentale, physique, Humaine.

Toutes ces réflexions, dignes des plus grands criminels et psychopathes que cette terre ait portés… Elle sombre peu à peu dans la folie. Les poupées deviennent son culte, elles deviennent sacrées, et ses parents, ses parents qui ne voient rien; et ces Humains; ces Humains qui continuent leur œuvre… Il pleut toujours plus, les rues deviennent des Torrents.

Les années passent, avec elles les neiges de l’hiver, les fleurs noires du printemps, les feuilles de l’automne, et les tentatives de suicide…

Un jour, des gens sympathiques sont venu la voir. Ils ont parlé, fraternisé… un jour, alors qu’ils allaient faire un pique-nique, la fille de la pluie était [devenue] heureuse, juste heureuse sur le moment : pas épanouie, pas guérie, [toujours malade], d’une maladie béante, incicatrisable dans sa tête, son esprit et sa conscience. Lors du pique-nique, l’un des Humains dit: « range la ta poupée, elle fait gamine! » Il plut, plut comme jamais et comme jamais il plut pendant des millénaires.

Les Humains dirent en cœur: « c’est nul, à chaque fois

que tu viens, il pleut. On se casse. »

Elle ne les revit plus jamais, les faux gentils; il pleut,

les villes deviennent des lacs.

Les années encore passèrent, les feuilles aussi tombèrent, les suicides aussi.

Seize ans maintenant, le lycée, plus personne de connu, tant mieux une autarcie promise et espéré. Le premiers jour, elle vit qu’ils se connaissaient tous déjà entre méchants, entre Humains, il faut croire qu’ils partagent tous un langage commun, malgré toutes leurs conneries, ils ont l’intelligence de se mettre ensemble, en groupes, en troupeaux.

Il pleut encore, il pleut toujours…

Puis, un jour, un Humain, un Humain vient la voir, de façon amicale. L’humain de la nuit.

Il lui parla, avec gentillesse, même la poupée ne le dérangea pas. La fille de la pluie eut malgré tout peur :

Elle le suivit dans son monde de rêve, il lui conta tout de son rêve, de sa nuit.

Il plut, encore, encore plus, il plut sur cette arche isolée du monde, sur ce couple naviguant sur une mer de larmes. Sous les étoiles. Mais cette fois, cette fois, ce fut une pluie de joie, une de ces pluies chaude du début printemps qui calme les mœurs, une de ces pluies paisible qui réchauffe le cœur dans les nuances gris noir blanc.

Seule sous la voûte du saule… l’humain l’embrassa, les éclairs illuminèrent de leur pure lumière le paysage sublimé par la pluie et la lumière tamisée des nuages. Tout était si beau, le saule les enveloppa de sa sublime chevelure protectrice. Ils montèrent dans l’arbre, la nuit tomba, les nuages se dissipèrent.

 

« Regarde, regarde la nuit, tout est si beau la nuit ».

 

 

Jean-Christophe Gouzou

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