Léon

Son cœur catastrophait son corps dans un tempo terrifiant. Il l’avait à présent. Souffle coupé, l’excitation comprimait sa poitrine. Au fond du couloir, aux carreaux, on entendait siffler le vent. Les pas du père résonnaient dans l’escalier, et Léon assis en haut des marches subissait ses névroses. La porte claqua. Un regard rapide sur la relique. Il la tenait avec fermeté dans ses paumes. Tout était fin prêt.

Encore une fois son père le laissait seul au manoir. Et aujourd’hui, il le ferait. Il dévalait l’escalier, laissant craquer derrière lui les os usés du vieux parquet. Il allait se confronter à l’ennemi. Dans une course effrénée Léon s’enfonçait dans le jardin, se contorsionnait entre les haies et détalait à travers les allées. Stop. Le portail s’étalait devant l’horizon. Des picotements l’envahissaient bientôt. Le fixant quelques secondes, il s’avança doucement et enfonça l’objet dans sa serrure, unique barrière le séparant du bois, de cette forêt étouffante que son paternel s’efforçait pourtant de sauvegarder. Un pas, puis un second et il tournait le dos au portail. La nature comme toujours s’essayait à de nouvelles mélodies, des gouttes d’eau tambourinant sur le corps oublié des roches. Elle se réveillait peu à peu au moyen de danses indécentes. Le soleil gratifiait les arbres d’ailes majestueuses qui s’étalaient au sol comme l’ombre d’une comète dans le ciel. Les chênes laissaient échapper de leurs branches quelques feuilles qui se mêlaient à la valse des hélicoptères.

La laideur de ce tableau répugna l’enfant. Il aimait à croire que les murs le protégeaient, que d’une manière ou d’une autre, sa vie était meilleure sans la présence de cette verdure étouffante. On l’avait conditionné ainsi. Du ciment coulait dans ses veines. Des vagues de dégoût lui parcoururent le corps. Des caprices le démangeaient. Son visage s’assombrit et un sourire prit forme sur son visage. L’enfant se mit à courir. Il apporterait sa pierre à l’édifice et terrasserait cette nature hostile dont la civilisation s’affranchissait lentement.

Alors d’une manière quasi-naturelle Léon s’affaira à anéantir d’un pas lourd, feuilles et insectes. La machine était en marche. Ses bras mécaniques tendus vers le ciel, elle raccrochait sans pitié les êtres qui, par malheur, s’opposaient à sa présence, elle s’appliquait à raser sur son passage toute vie étrangère à la sienne. Possédé, l’enfant n’avait aucun scrupule. Peut-être Léon était-il la plus belle invention de l’homme, un automate mortifère. La rage dont il usait pour satisfaire sa tâche semblait presque irréelle. De ses mains pures il arrachait leur couleur à ces plantes parasites. Sur le chemin de boue s’en retournait même la terre humide, battue à mort par ses saccades frénétiques. Et dans la répétition impeccable de ses mouvements, il continua à supprimer toute la pourriture chlorophyllienne qui  l’entourait.

Quand il eût fini, que sa colère l’eût consumé, le gamin s’étala sur un lit de feuilles mortes. La lune s’était écrasée dans le ciel et les derniers rayons du soleil s’endormaient au loin.

Calmé, il retrouvait des traits innocents. Apaisé, ses yeux se fermaient à présent.

A son réveil, la nuit était tombée et la fraîcheur en prenait possession. Le garçon commençait à prendre froid et sa peau réclamait la chaleur. Les rayons lunaires conféraient aux érables des silhouettes sauvages. Un sentiment obscur se noyait peu à peu dans son corps. Les feuilles virevoltaient en tous sens et les pierres s’entrechoquaient dans une harmonie inquiétante. Il se mit alors à trottiner, jambes lourdes, regard fuyant. Les nuages s’effilochaient sous la voie lactée pour ne plus former qu’un voile impénétrable de grisaille. Son esprit se mit à fantasmer. Les oiseaux nocturnes hululaient. La boule au ventre, ses pensées brûlaient entre réalité et imaginaire. Autour de lui un environnement hostile se façonnait. Traçant sa route sous les étoiles invisibles, il tentait de trouver une issue dans ce dédale hanté par sa propre ombre, par son génocide passé. Perdu, terrifié, les larmes se mirent à couler. Ses pleurs s’amplifiaient sous l’écharpe brumeuse des bois. La pluie commença à tomber comme un dernier coup de glaive porté au gamin. Les gouttes glissaient sur ses bras mais Léon continuait sa triste course, sous le regard réprobateur de ses victimes. Les branches heurtaient de plein fouet son visage. Joues pâles comme la mort. Vêtements arrachés dans sa fuite. Genoux écorchés par les chutes. Il perdait espoir de voir apparaître derrière ces barrières de grumes et de bois la réconfortante présence du béton et de l’asphalte.

Un éclair éclata dans le ciel. Il aveugla les nuages dans un fracas infernal. Pour autant l’enfant n’y prêta pas attention. Quelques secondes auparavant, il l’aurait juré, il l’avait enfin entendu : le vacarme réconfortant de la ville.  Alors il redoubla d’effort et chercha à puiser dans ses entrailles la force de courir plus vite encore. Repoussant les ronces de ses mains ensanglantées, il essayait désespérément de garder l’équilibre. Il ne pouvait pas s’écrouler – Pas maintenant – répétait-il, – Pas maintenant -. Une nouvelle fois retentit la mélodie d’une voiture, arrachant à la nuit sa paix ambiante. Plus que quelques mètres. Il y était. Un vrombissement. Il tournait le dos à cette forêt mystérieuse. Le regard vide, les pensées emmêlées, il continuait pourtant à marcher. Son pied buta contre le goudron. Il continuait d’avancer, plein d’espoir.  La foudre retentit dans l’obscurité, et Léon protégea ses yeux de l’éclat lumineux qui le tétanisa brutalement.

 

Un coup d’œil rapide à sa penderie. Au milieu des chemises, des vestes et des manteaux, un costume noir. L’horloge affichait seize heures en chiffres rouge-sang. L’homme se tenait debout, là, devant son miroir. Visage creux, cernes prononcés. Tristesse. Il s’habilla en conséquence. Un regard perdu à travers la fenêtre. Il était temps. Il roula près d’une heure. Dans la voiture, rien ne venait perturber l’atmosphère mélancolique qui régnait. – Who Want to Live Forever – passe et repasse en boucle à la radio et ses mains tremblent malgré lui.

Lorsqu’il arriva enfin, il fut reçu par un petit comité. Les portes du cimetière étaient ouvertes. Il fixait ému le grand portrait encadré de Rose. Elle souriait. Elle lui manquait. La cérémonie commença. Chacun vint poser une rose blanche sur son cercueil. Généreuse, passionnée, innocente. James culpabilisait de n’avoir rien pu faire pour elle, d’avoir voulu prendre la route si tard ce jour-là.

Quand l’enterrement toucha à sa fin. L’homme déposa dans un silence son alliance au pied de la sépulture. Il restait encore quelques minutes, debout, le visage défait. Il reprit plus tard le volant, cherchant peut-être à fuir une réalité trop atroce. Les regrets le terrassaient. Avant de repartir, il fit un détour, parcouru quelques kilomètres, et s’arrêta finalement au bord d’une route. Il était toujours seul.

Il sortit de son coffre un bouquet de fleurs, s’avança et posa son regard sur les deux croix placées sur le bas-côté. Il prit du bouquet quelques orchidées qu’il porta au pied de la première. Son épouse raffolait de ces parfums.

Enfin, il déposa avec tendresse le reste du bouquet, au-dessous de la seconde. Sur celle-ci on pouvait lire, gravé dans le bois – En mémoire de Léon Scienta – 20 octobre 2009 –

Cette silhouette d’enfant, il s’en souviendrait éternellement. Lorsque James Abott avait rallumé ses phares cette nuit-là, il était déjà bien trop tard. Il avait tenté en vain d’éviter l’enfant. Le véhicule le percutait déjà et venait s’enfoncer dans un arbre. Avant de s’en aller à jamais, le veuf chuchota ces quelques mots au-dessus du bouquet :

– Puissent ces fleurs te garder en paix là où tu reposes maintenant petit. –

Et le vent, et la nature sifflèrent alors dans un dernier ricanement.

Axel Chiabrando

 

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