Nouvelle

dessin rémyAu bout de ce qui me paraît être une éternité, mon angoisse s’intensifie. Mais qu’est-ce-qui peut bien lui prendre aussi longtemps? Je regarde autour de moi. Tout est désert. Si je n’avais pas vu l’infirmière entrer dans cette pièce, j’aurais juré être seule dans le Complexe. Une porte entrouverte à deux pas de moi attire mon attention. Je détourne les yeux, ne tenant pas à m’attirer d’ennuis. Mais mon regard est irrémédiablement attiré par cette porte. Finalement, je n’y tiens plus. Jetant un coup d’œil rapide autour de moi, je me lève d’un bond et passe discrètement la tête par l’entrebâillement de cette ouverture mystérieuse. Il n’y a personne – y-a-t-il au moins quelqu’un dans ce Complexe?- mais…

Des journaux? Des journaux plein la pièce… J’entre, de toute façon, l’infirmière ne va pas revenir tout de suite… N’est-ce-pas?

Je regarde le contenu de la pièce de plus près : ce ne sont pas des journaux, ce sont des dossiers. Je ne suis probablement pas censée être là, je n’imagine même pas ce qu’il pourrait m’arriver si je me faisais prendre! J’attrape un des cartons au hasard. Sur la couverture, la mention « DOSSIER FERME ». Étrange… Curieuse comme jamais, je me plonge dans la lecture des papiers qu’il contient.

« Sujet n°4322

Thomas Hérault

Le sujet a été diagnostiqué positif. Il est interné dans le Complexe à ce jour du 18 janvier 2116. »

Mais c’est tout récent! Ce dossier date d’il y a quatre mois! Je poursuis ma lecture, peut-être vais-je savoir ce qui arrive à ceux qui restent au Complexe.

« 28 janvier 2116

Premier test sur le sujet. Il réagit positivement à l’injection du vaccin n°47.

7 février 2116

Second test sur le sujet. Il réagit positivement à l’injection du vaccin n°36.

17 février 2116

Troisième test sur le sujet. Il réagit négativement au vaccin n°7. Onzième sujet à réagir négativement. Vaccin abandonné.

20 février 2116.

Mort du sujet. Dossier fermé. »

Je suis prise de sueurs froides. C’est ainsi qu’ils traitent les « espoirs de l’Humanité » ? Mais que font-ils des corps ?

Je suis prise d’une soudaine envie de rendre mes boyaux. C’est donc ce que transporte ce camion qui quitte le Complexe une fois par mois… Ils sont enterrés dans la campagne. Dans le secret. Je repose le dossier, et regarde autour de moi. Tous ces gens… Tous ces jeunes comme moi ! Je poursuis mon tour de la pièce. Sur chaque dossier, un numéro de sujet, et trop souvent la mention « dossier fermé ». Ma nausée n’est que redoublée de savoir ce qu’ils leur ont fait, de ce qu’ils ME feront si je suis diagnostiquée positive !

Dossier fermé. Dossier fermé. Dossier fermé. Dossier fermé. Combien en ont-ils tués, sous le prétexte de trouver le vaccin qu’on attend toujours? Tuer sans scrupule, au nom d’une pseudo science! C’est en se disant que c’est pour le bien de l’humanité qu’ils réussissent à dormir? Pour ce qu’il reste de l’humanité, autant nous laisser tranquille!

Une quinte de toux dans le couloir me ramène brutalement à la réalité et me paralyse. Je ne suis pas censée être là… Les membres raides, j’ose un coup d’œil dans le couloir. Personne ?

Sans croire à ma chance, je regagne ma place initiale en quatrième vitesse. A la seconde où mes fesses touchent le siège, la porte s’ouvre sur l’infirmière. Faites qu’elle mette mes tremblements sur le compte de l’anxiété !

-Suivez-moi, lâche-t-elle sans m’accorder un regard.

Elle me fait entrer dans une salle de soin, et m’installe sur un fauteuil. Puis elle sort une seringue, et relève ma manche, sans se préoccuper outre mesure de moi.

-Ça risque de faire un peu mal.

Je me contente de hocher la tête, incapable de répondre. La prise de sang terminée, elle se détourne, verse mon sang dans un petit flacon, et bidouille sur son ordinateur. Mon cœur bat la chamade, et je me répète intérieurement une même litanie.

Pitié que je sois négative. Ne les laissez pas m’enfermer. Laissez-moi vivre. Pitié.

Après une interminable attente, elle se tourne vers moi, une lueur indéchiffrable au fond des yeux. Pitié, pitié, pitié…

-Vous n’êtes pas immunisée. Vous pouvez rentrer chez vous.

Ô joie ! Je réprime comme je peux mon rire soulagé, et sors de cette pièce infernale sans demander mon reste. Je traverse les couloirs blancs avec au fond de moi, une pensée pour tous ceux qui sont coincés quelque part ici. Eux aussi, il faudrait les aider.

Toute à mon euphorie, je salue d’un grand signe de la main les gardes du portail. Le jeune qui m’a accueilli sursaute, surpris, et me rend un petit sourire. Je lève le nez vers le ciel, et accélère le pas. Il paraît qu’il y a plus de chance de croiser un Infecté la nuit, et le soir tombe. Je passe à côté d’une petite ruelle, et hésite. Après tout, pourquoi pas ? La ruelle ne fait qu’une dizaine de mètres, et me fait économiser cinq minutes de marche. Prise d’une assurance nouvelle, je m’y engage. Mais je n’ai pas fait deux mètres qu’une masse informe se jette sur moi. Prise de panique, je hurle à m’en arracher les cordes vocales. Avant d’entendre un feulement indigné, et de voir cette même masse informe partir en courant. Un chat. J’ai eu peur d’un chat ! Un rire nerveux s’échappe de ma gorge, et rebondit sur les murs de la ruelle. Confondre un chat avec un Infecté ! J’ai fait fort !

Je reprends ma traversée, quand une main poisseuse m’attrape par le bras. Mon dernier éclat de rire meure dans ma gorge quand je me retrouve nez à nez avec un Infecté. Il est affreux ! Paralysée par la terreur, je ne peux ni bouger, ni parler. Il saigne de partout. Le nez, la bouche, les oreilles, même les yeux ! Je tente de me sauver, mais il s’accroche à moi. Une violente quinte de toux le saisit et je me retrouve couverte de postillons. Je hurle, incapable de faire autre chose. Une dernière fois, je tente de me dégager, dans le vain espoir que je puisse rentrer chez moi, me laver et oublier cette histoire.

Un coup de feu retentit. La seconde d’après, l’Infecté est à terre, la tête explosée dans un océan rouge, et un liquide chaud et visqueux me couvre le visage. Une forte odeur de sang règne dans l’air. J’ouvre les yeux, que je n’avais pas conscience d’avoir fermés. Au bout de la ruelle, je crois reconnaître le garde du Complexe. Tout à l’heure, il me souriait, à présent son arme est braquée sur moi. Il a de la pitié dans le regard, de la tristesse peinte sur le visage.

-S’il vous plaît… ne me tuez pas…

Je n’entends qu’à moitié ma propre supplique. Quelle chance ai-je de rentrer chez moi, quand je suis couverte du sang et des postillons d’un Infecté qui pourrit à mes pieds ?

Le visage du garde se durcit. La tristesse quitte ses traits, mais va se loger dans ses yeux. Ou bien est-ce moi qui l’imagine ?

-Je suis désolé, dit-il d’une voix presque douce. Tu es une Infectée maintenant.

Un dernier coup de feu résonne dans la petite ruelle.

 

 Samantha Paquet

 

 

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